Par Philippe Zoummeroff.
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L'affaire Dominici

Par Philippe Zoummeroff

Le 28 décembre 1954, un procès aux rebondissements incroyables prend fin. Gaston Dominici est reconnu coupable et condamné à mort pour le meurtre de la famille Drummond. Les débats étaient fort critiqués et la couverture médiatique immense. Il n'y avait pas un jour où Gaston Dominici ne faisait pas la une de tous les journaux. Ce procès mettait un point final à la tragédie de Lurs, qui devint très vite « l'affaire Dominici »

Diverses hypothèses ont été fournies, depuis le crime politique jusqu'au règlement de compte entre agents doubles.
Le commissaire Chenevier, qui devait succéder au commissaire Sébeille après le procès, commente : « personne n'a certainement tous les éléments qui permettent un jugement équitable »

Jean Giono disait : « il y a autant de chances que Dominici soit coupable qu'il y a de chances qu'il soit innocent ».

Ce drame est un drame de la terre avec tout ce que cela comporte comme difficultés. Les paysans ne sont pas bavards. Ils règlent leurs affaires entre eux Ils sont plein de préjugés et dans la délation, ce que nous allons voir. Lorsque la police débarque chez eux, ils les considèrent comme des extra-terrestres.

Sir Jack Drummond, né en 1891, était une personne extrêmement considérée en Grande Bretagne En 1944, Jack Drummond est anobli par le roi George VI. Il est professeur de chimie à l'université de Londres jusqu'à 1940. Puis, au début de la seconde guerre mondiale, il est appelé au ministère du ravitaillement où, en tant que spécialiste de la diététique, il met au pont un potage distribué dans les abris londoniens pour permettre aux habitants de survivre pendant les bombardements.
En 1940, il épouse sa collaboratrice Ann Wilbraham, qui l'avait aidé à écrire son ouvrage majeur « The englishmen food ».

En 1946, il est membre honoraire de l'académie des sciences de New York et il dirige le laboratoire de la plus grande entreprise pharmaceutique des Etats-Unis : Boots.
Le Sunday Empire News du 8 août 1954 mentionne que Sir Jack était un agent de l'intelligence service, pendant la guerre.
En août 1952, Sir Jack, à l'âge de 61 ans, décide de passer ses vacances en France avec sa femme, Lady Ann, et sa fille Elisabeth âgée de 10 ans.

Ce lundi 4 août 1952, après avoir assisté à une course de taureau à Digne, en Basse Provence, les Drummond quittent le Grand Hôtel de Digne et prennent la route de Villefranche sur mer où ils sont invités par des amis. En chemin, ils s'arrêtent sur la nationale 96 pour y passer la nuit à un kilomètre du village de Lurs. Il est 20h10. Leur voiture est une Hillman.

Lurs est un charmant village perché au dessus de la vallée de la Durance. Les rues sont étroites, sinueuses et parsemées de vieilles bâtisses ocres de toutes beautés.

Pourquoi la famille s'est-elle arrêtée sur ce parking, situé sur la route N 96, près d'un mûrier ? Le coin n'offre aucun intérêt particulier alors qu'alentour il existe des lieux absolument superbes y compris de bons hôtels à Forcalquier. C'est la première énigme de notre affaire.

La maison la plus proche du campement des Drummond est à environ 150 mètres et s'appelle la « Grand-Terre » . Elle est la propriété d'un fermier dont le nom est Gaston Dominici.

Jusqu'ici le nom de Dominici était complètement inconnu. Pourquoi se serait-on intéressé à un petit fermier, comme il y en a des milliers en France ?

Gaston Dominici n'était pas un enfant désiré. Sa mère, Clémence Dominici, avait l'intention de se faire avorter. Il est né à Digne le 22 janvier 1877. Il a passé toute sa vie dans les Alpes de Haute Provence (anciennement Basses-Alpes) et ne s'est jamais déplacé plus loin que dans un rayon de 50 kms autour de Lurs, village où se trouvait la Grand-Terre. Il a été placé très tôt à l'assistance publique, où il a travaillé de fermes en fermes, puis comme berger. Il a fait son service militaire à 20 ans, en 1898, où on lui a donné un certificat de bonne conduite dont il était très fier. Assez violent et alcoolique, il boit 4 litres de vin par jour. Assez bagarreur, il assomme, un jour, un voisin à coups de bâton. Rude au travail – il ne mâche pas ses mots – on se demande même ce qui peut avoir de prise sur lui – il traite le commissaire Sébeille de gamin et le tutoie immédiatement. Il ne parle pas un français pur, mais un patois du pays dont il n'a jamais voulu se défaire. Il s'est marié, à l'âge de 26 ans, le 3 octobre 1903, avec Marie Germain qu'il surnomma la sardine. Il avoue qu'il ne s'est jamais entendu avec sa femme.

Des époux Dominici, naquirent neuf enfants. Parmi eux, dans l'affaire qui nous concerne, il faut retenir les noms de : Clovis, né le 25 juin 1905 ; Germaine épouse Perrin, qui donna naissance à Roger ; Gustave, marié avec Yvette Barthe. Ces derniers eurent un enfant, Alain, âgé de 10 mois au moment des faits et qui continue le combat pour prouver l'innocence de son grand-père. Les époux Dominici eurent enfin Aimé, en 1922.

La tragédie se passe dans le département des Basses-Alpes, en bordure de deux communes : la Brianne et Peyruis.

La Grand- Terre est situé exactement entre la N 96 et la voie ferré.e Au sommet de la colline, sont situés le village de Lurs et le Monastère de Ganagobie, dirigé par le père Lorenzi.

Le 5 août 1952, la gendarmerie de Forcalquier est informée que des coups de feu ont été tirés à proximité du petit village de Lurs et que l'on a trouvé un cadavre à proximité de La Grand-Terre.

Maintenant peut commencer l'affaire de Lurs, qui a mis en émoi toute la France et même une partie de l'Angleterre.

Les gendarmes, en compagnie du capitaine Albert, remarquent une voiture « Hillman » immatriculé NNK 686 GB, et dans la voiture, un désordre surprenant. On découvre immédiatement trois cadavres : le corps de Lady Ann Drummond, qui se trouve à 5 mètres de la voiture, le corps de Sir Jack Drummond, de l'autre côté de la route presque en face de celui de Lady Ann et celui de la petite Elisabeth, âgée de 10 ans, beaucoup plus loin, à environ 77 mètres du campement, près de la Durance. La mort d'Elisabeth est due à des coups assénés sur le crâne. Sir Jack a été tué par deux balles et Lady Ann a été tuée par trois balles entrées dans le dos. Les gendarmes constatent des tâches de sang sur le sol.

Le docteur Dragon examine les corps des trois victimes et constate que la rigidité cadavérique est différente entre les parents et la fillette.
Selon lui, Elisabeth est morte deux ou trois heures après ses parents. Puis il se dirige vers la ferme de Gaston pour se laver les mains. Là il découvre un pantalon en train de sécher avec d'étranges tâches sombres et le docteur Dragon pense que ce pourrait être des tâches de sang.
Ce même pantalon attirera aussi l'attention de l'inspecteur Girolami.

A 13h30, le commissaire Sébeille du SRPJ de Marseille arrive sur les lieux, où le juge Périès l'attend. Très vite, on trouve plusieurs pièces à conviction – deux douilles et trois cartouches non percutées de calibre 8mm, un fusil près de la Durance de marque « Rock-Ola ». Un éclat de bois retrouvé sous la tête de la petite Elisabeth s'y adapte parfaitement. Cette carabine est en très mauvais état – ce qui peut confirmer que l'arme n'était pas utilisée par des professionnels – témoin les deux cartouches non percutées. Enfin, un billet de 5000 francs a été trouvé dans un petit carnet.

Les adjoints du commissaire Sébeille découvrent immédiatement des tâches de sang près de la voiture des anglais, ainsi que des empreintes de chaussure qui, selon les policiers, ne peuvent être que des chaussures à semelles de crêpe.

C'est Gustave Dominici, le fils de Gaston Dominici, qui a découvert les corps. Il informe le commissaire Sébeille que, le 4 août, il est rentré à La Grand-Terre vers 20h30 car un éboulement risquait d'obstruer la voie ferrée. Vers 23h30, il a été réveillé par le bruit d'une moto et il a entendu parler des gens dans une langue étrangère.

A 1h30 du matin, il a entendu des coups de feu – environ cinq ou six – et à 5h30, il s'est rendu à l'éboulement en passant près du campement des anglais ; c'est là qu'il a découvert le corps de la fillette. Il a fait stopper un motocycliste, Jean-Marie Olivier, pour lui demander de prévenir les gendarmes. Il a ajouté que la carabine Rock Ola lui était totalement inconnue.

Gaston Dominici spécifie seulement qu'il a entendu des coups de feu vers 1h10 et déclare qu'il a vu la voiture des anglais le 4 août vers 18h30. Selon lui, vers 23 h, il a été réveillé par un étranger appelant de la cour de sa ferme mais il ne s'est pas dérangé. Ce n'est que vers 8h du matin qu'il a apprit que les campeurs avaient été tués pendant la nuit.

D'autres témoins ont également entendu une moto ou un side-car, qui manifestement s'était arrêté devant La Grand-Terre, vers 23h30.

L'arme du crime, pièce principale, permettant d'identifier le coupable, a été montrée à de nombreuses personnes. Dans son livre « L'affaire Dominici », le commissaire Chenevier s'étonne que le commissaire Sébeille n'ait pas tenu compte de l'attitude Clovis Dominici, un autre fils de Gaston, lorsqu'il lui a présenté la carabine. En effet, à sa vue, Clovis est devenu rouge comme une pivoine et s'est agenouillé en se mordant les lèvres.

Au mois de septembre, le commissaire Sébeille, épuisé, confie, provisoirement, l'affaire à son collègue Constant. Ce dernier a la certitude que l'arme du crime ne peut appartenir qu'à quelqu'un de la région. La carabine avait été, sans doute, vendue par Joseph Chavé, un marchand ambulant sur le marché de Forcalquier.

Plusieurs témoins affirment au commissaire Constant avoir vu une autre voiture anglaise, qui se dirigeait vers Peyruis entre 11h et midi. Le commissaire Constant n'attache pas beaucoup d'importance à ces déclarations, car il passe de nombreuses voitures anglaises sur la N 96.

La déposition de Jean-Marie Olivier, le motocycliste, aggrave la déposition de Gustave. Ce dernier a menti sur l'emplacement exact où il se trouvait lorsqu'il avait fait stopper Olivier. Selon Olivier, Gustave se tenait devant le capot de la Hillman, alors que Gustave prétendait sortir d'un sentier placé un peu plus loin. Ce dernier a modifié continuellement ses déclarations.

Le 15 octobre, Gustave Dominici a déclaré qu'au moment où il a découvert la fillette, celle-ci était encore en vie. Paul Maillet, employé à la SNCF, avait reçu les confidences de Gustave. Ce dernier lui avait confié que la fillette râlait lorsqu'il l'avait découverte – son bras gauche bougeait. Ce fait est corroboré par le docteur Dragon lorsque, sur le lieu du crime, il a constaté que la rigidité cadavérique d'Elisabeth était différente de celle de ses parents.
Il en avait conclu que la fillette avait dû mourir, après une longue agonie, quelques heures après le couple Drummond.

Gustave, après un long interrogatoire, a reconnu que le fait était exact et qu'il en avait informé son frère Clovis, sa mère et sa femme Yvette.
Il était 5h30 quand il a fait sa découverte. Les médecins légistes pensent qu'Elisabeth est morte vers 2h30, mais ceci n'est qu'une supposition. Le juge Périès décide de mettre Gustave sous écrou pour non assistance de personne en danger.

Gustave choisit comme avocats maîtres Emile Pollak et Pierre Charrier, du barreau de Marseille.

Le tribunal de Digne condamne Gustave à 2 mois de prison. Il interjette appel mais la cour d'appel d'Aix en Provence confirme la décision du tribunal de Digne.

Pourquoi Gustave, lorsqu'il entendit les coups de feu, n'avait-il pas pensé aux Drummond ?

Le commissaire Constant a maintenant l'intime conviction que la famille Dominici n'est pas étrangère à ce massacre.

Lorsque le commissaire Sébeille reprend l'affaire, le commissaire Constant lui fait savoir que Gustave en sait beaucoup plus sur ce triple meurtre, mais qu'il est très difficile de lui faire dire la vérité.

Paul Maillet a été d'une grande aide pour le commissaire Sébeille. En janvier 1953, il apporte à Sébeille un élément important, en rapportant une conversation qu'il avait eue avec Gustave, en septembre 1952. Ce dernier lui a dit : « Si tu avais vu et entendu ces cris d'horreur, je ne savais plus où me mettre ».

Pourquoi Maillet n'a-t-il pas rapporté ces propos plus tôt ?
Plus tard Gustave devait admettre qu'il avait entendu des cris pendant quelques secondes.

Roger Perrin, dit Zézé, dont on entendra beaucoup parler, est le neveu de Gustave et le petit-fils de Gaston. Au moment des faits, il exploitait la ferme de « la Serre » à 3 kms de la Grand-Terre mais préférait de s'occuper de son nouveau domaine « la Cassine » près de Saint Auban.

Il a passé la nuit du 4 août à « la Serre », seul, tandis que ses parents dormaient à « la Cassine ». A cette époque, Roger Perrin est âgé de 16 ans. Il a subi de nombreux interrogatoires mais à chaque fois il a donné des explications différentes. Ses alibis étaient tellement faux qu'on l'avait appelé « le roi des menteurs ».

Le 7 mai 1953, Sébeille convoque Roger Perrin. Ce dernier lui apprend une chose étonnante – Lady Drummond et Elisabeth s'étaient rendues à la Grand-Terre dans la soirée du 4 août pour chercher de l'eau – c'est Yvette qui la leur donna. Gaston aurait même fait voir ses chèvres à Elisabeth. Gustave se serait levé vers 3h45 et non à 5h30.

Voilà des découvertes importantes pour le commissaire Sébeille et par répercussion pour le juge Périès.

Le 11 novembre 1953, une nouvelle reconstitution est diligentée.
Après un interrogatoire sérieux, Gustave Dominici reconnaissait les faits suivants :
• il avait entendu des cris après les coups de feu ;
• il n'avait pas essayé d'arrêter des voitures ou des camions entre 4h du matin et l'arrivée de Jean-Marie Olivier ;
• les anglais étaient venus à la Grand-Terre le 4 août ;
• le matin du crime, il s'était levé à 3h45 et non à 5h30 et avait découvert Elisabeth encore vivante ;
• il n'avait pas emprunté la N 96 comme il l'avait dit, mais un sentier de luzerne ;
• il s'était caché dans un ravin au moment du passage d'un piéton ;
• il avait déplacé le corps de Lady Drummond.

Toutes ces accusations que Gustave avalisaient ! Dans quel but ?
Peut-être qu'après un interrogatoire musclé, Gustave était prêt à avouer n'importe quoi..

Dans l'après midi du 13 novembre, voyant qu'il avait été trop loin, Gustave déclara à Sébeille que le matin du 5 août son père lui avait avoué être l'auteur de l'assassinat des trois anglais.

A cette atroce déclaration, l'attitude de Sébeille est complètement incompréhensible. Il prend les déclarations de Gustave comme de l'argent comptant, sans aucune investigation, sachant que Gustave mentait assez facilement. Il ne cherche pas à comprendre le mobile du crime et ne pose aucune questions à Gustave – il se contente d'enregistrer sa déclaration.

Pourquoi une délation aussi grave, sachant que le clan Dominici était bien soudé ? Clovis était aussi mis en cause car, après une dispute avec son père, il avait cru comprendre que son père était le meurtrier.

Dans un nouvel interrogatoire, Gustave confirme au juge Périès que l'arme du crime appartenait bien à son père et que celle-ci était rangée sur une étagère de la ferme.

Dans la soirée du 13 novembre 1953, Gaston, convoqué au tribunal de Digne, déclare qu'il est innocent et qu'il n'a jamais possédé cette carabine – elle devait appartenir à Gustave.

En somme maintenant, c'est le père qui accusait son fils.

Que s'est-il passé dans la tête de Gaston pendant sa garde à vue ? Peut-être le remord d'avoir accusé son fils ! Il n'en reste pas moins vrai qu'il déclare au gardien de la paix Girolani que c'est bien lui qui avait tué les anglais.
Au commissaire Prudhomme, Gaston Dominici fait comprendre qu'il a fait un péché d'amour, uniquement pour dédouaner ses petits enfants.

Coup de théâtre ! Après avoir avoué son crime, il accuse de nouveau Gustave. Tout devient confus – on ne sait plus qui dit la vérité. Ce qui devient surréaliste c'est que, tout en dénonçant Gustave, il veut en même temps le sauver en s'accusant lui-même. Il donne des explications qui ne correspondent pas du tout aux faits réellement prouvés.

Le 16 novembre, il est nécessaire de refaire une nouvelle reconstitution pour vérifier les aveux de Gaston Dominici. Cette reconstitution abracadabrante n'a duré que 45 minutes. Gaston aurait même prétendu qu'il aurait eu des relations sexuelles avec Lady Drummond. Elle n'a convaincu que les magistrats.

Malgré de telles invraisemblances, le juge Périès inculpe Dominici immédiatement.

En décembre 1953, nouvel interrogatoire : confrontation entre Gaston, Gustave et Clovis. Gustave persiste dans l'innocence de son père tandis que Clovis maintient sa culpabilité ; dans la soirée Gustave accuse de nouveau son père.

A force de jouer au yo-yo, plus personne n'y comprend rien. Comment déceler la vérité au milieu de tels tissus de mensonges ?
Le 12 janvier 1954, Gaston est transféré à la prison des Beaumettes à Marseille.

L'affaire est tellement compliquée que la Cour de cassation est saisie. Le dossier est ensuite renvoyé à la cour de Grenoble afin de procéder à un interrogatoire définitif.

Le « pauvre » Dominici, coupable ou non coupable, est excédé d'être bringuebalé de prison en prison.

Gaston est maintenant renvoyé devant la cour d'assises de Digne où son procès est fixé au 14 novembre 1954. Le mystère reste entier car la preuve formelle de la culpabilité de Gaston n'est pas encore prouvée. La multiplication des mensonges n'arrangent rien – le mobile reste encore bien faible – il n'y a que des hypothèses.

Une chose est sûre : c'est que le crime a été maquillé.

Ce n'est pas Gaston qui a déplacé le cadavre et ce n'est pas lui qui a simulé un pillage à l'intérieur de l'Hillman. On n'a pas de preuve de la préméditation : tout a été dit et son contraire ; le vrai mobile n'est pas connu ; on ne sait pas exactement quelle est la participation de Gustave et de Clovis au meurtre.

Les débats seront présidés par Monsieur Bousquet assisté de Messieurs Combas et Debeaurain. Le ministère public sera représenté par l'Avocat général Rozan assisté par le Procureur général de Digne Monsieur Sabatier. La partie civile sera représentée par Maître Delorme du barreau de Marseille. Les trois avocats de la défense sont Maîtres Pollack, Charrier et Alfred.

Le procès commence le 18 novembre 1954. Le procès d'assises est toujours un dur moment pour l'accusé car c'est le seul endroit où il peut se défendre.

Afin de restituer de la manière la plus objective possible les différentes phases du procès, nous donnerons ici les extraits de tous les journaux qui ont servi aux différentes biographies consacrées à l'affaire Dominici.

17 novembre – L'aurore
Dominici déclare « je dirai ce que j'ai à dire et cela va faire du bruit ».

17 novembre – L'union
Les jurés vont juger le monstre de Lurs. Déjà la presse prend parti : Dominici est coupable.

18 novembre – France Soir – 1re audience.
Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation :
« 5 août 1952 – Assassinat de la famille Drumond
Novembre 1952 – Condamnation de Gustave pour non assistance à personne en danger. Au même moment Clovis recueille la confession de son père, mais se tait.

Novembre 1953 – Gustave et Clovis se décident à parler. Le père avoue puis se rétracte. Il s'est accusé parce qu'il voulait sauver ses fils.

Décembre 1953 – Gustave accuse puis se rétracte – Clovis maintient. Yvette, femme de Gustave, reconnaît qu'elle était au courant. »

Lorsque le greffier rappelle que, peut être, Dominici regarda Lady Drummond se déshabiller, l'accusé a un sourire très Gaulois.

Puis on évoque ses aveux passés devant le gardien de la paix Guerino. Ce sera certainement le témoignage-clé du procès.

Pour résumer, le parquet retient le meurtre stupide de Sir Jack Drummond, le massacre de sa femme et de l'enfant. La préméditation n'est retenue que pour la jeune Elisabeth.

Le mobile retenu par le commissaire Sébeille est le suivant : Dominici s'est approché de Lady Drummond pour la toucher, Sir Jack s'est précipité sur Dominici et ce dernier l'a tué avec sa carabine puis il a supprimé tous les témoins.

Il faut donc prouver que la carabine appartenait bien à Gaston Dominici, que c'est bien lui qui a tué les anglais et qu'il a agit seul.

Or, pendant la première audience, Gaston Dominici déclare au président « Je n'ai rien à voir là-dedans ! Dominici prétend ne pas être sorti la nuit du crime et déclare : « je n'ai jamais fait de mal à personne !.. Je n'ai pas honte. »

Dominici aurait appris le meurtre des anglais à 7h par Yvette. Puis il s'est dirigé vers le cadavre qui, selon lui, était recouvert de fourmis rouges – alors il a pris une couverture pour recouvrir la corps de la gosse. Le président l'informe que sa déposition n'est pas conforme aux déclarations des gendarmes et de Gustave. Dominici affirme que c'est lui qui a découvert le morceau de crosse que l'on retrouva sous le cadavre. « Faux », lui dit le président , « ce n'est pas vous qui l'avez découvert – c'est votre premier mensonge. »

Dans cette première audience, Dominici rejette toutes les accusations : il n'a jamais possédé la carabine, il n'a pas tué les Drummond, Clovis et Gustave sont des menteurs, il n'a jamais obtenu le consentement de Lady Ann. L'autopsie démontrera que Lady Ann n'avait d'ailleurs pas eu de relations sexuelles avant d'être tuée.

Dominici déclare : « Parfois j'ai dit des choses – ce sont les policiers les coupables, ils m'ont fait devenir fou »

19 novembre – L'aurore – 2e audience.

L'accusation a fait citer deux témoins britanniques M. et Mme Marian amis intimes du couple Drummond. Il fallait liquider une légende.
On avait dit que Sir Jack Drummond avait appartenu pendant la guerre à L'intelligence service, qu'il avait de fréquents voyages clandestins en France et s'était occupé de parachutages d'armes et de fonds destinés au maquis de Provence. De là à imaginer qu'il revenait dans cette région pour y régler des comptes douteux, il n'y avait qu'un pas aussi pour avancer qu'il avait été tué parce qu'il savait trop de choses. D'où, pendant un certain temps, la version invraisemblable d'un meurtre politique. Le président Bousquet a voulu liquider cette fable. Il a demandé à M. Marian si Sir Jack était venu en France pendant la guerre et y avait été chargé de missions.

M. Marian répondit : « non, c'est faux, Sir Jack Drummond était indispensable en Angleterre où sa science rendait d'immenses services. En outre, il est impossible qu'à son âge, il ait été parachuté. J'étais son ami intime, il m'aurait certainement parlé de cela. »
Rejetons donc cette histoire de l'intelligence service qui sert surtout aux imaginatifs qui font appel à des mystères pour expliquer les choses les plus simples.

Deux témoins jettent un trouble sur une possibilité de mise en scène dans le but évident de maquiller le crime.
M. Blanc, transporteur, passait devant la Grand-Terre à 4h du matin, et a remarqué un lit de camp devant la voiture des Drummond.

M. Monnier, transporteur, passait aussi au même endroit à 5h du matin. Il a vu la voiture, mais le lit de camp n'y était plus.

Si l'on se souvient que le massacre des Drummond eut lieu entre 1h et 1h15 du matin. On évoque également l'extraordinaire va-et-vient qui se produisit autour de la voiture, déplaçant les lits, jetant les bagages sur le sol, dispersant les vêtements. Or, qui a fait cela ? Imagine-t-on un assassin occasionnel, un rôdeur restant plusieurs heures de suite sur le lieu de son triple crime ?

Bernard Derosnes, de l'Aurore, imagine deux hypothèses :

Première hypothèse :
Dominici est innocent. Dès lors pourquoi toutes ses contradictions ? Toutes ces invraisemblances ? Toutes ces inexactitudes, alors que depuis ce procès, tout se termine par la même phrase : « Je dormais, je n'ai rien vu, je ne sais rien », alors qu'en certains cas ce n'est techniquement pas possible.

Deuxième hypothèse :
Dominici est bien l'assassin, comme il l'a expliqué lui-même, et alors on comprend qu'il ne s'y retrouve plus en voulant nier maintenant. Sous quelque angle que l'on l'envisage, côté victimes ou côté assassin, l'affaire Dominici est une horrible affaire.

Dans cette deuxième audience, le Président Bousquet résume bien l'extrême difficulté de cette affaire : « Vous avez laissé entendre à un moment donné que c'était, peut être, votre fils Gustave qui avait fait le coup. A un autre moment, que c'était vous, mais que vous aviez décidé de vous sacrifier pour sauver l'honneur de la famille. Et puis encore que ce pouvait être un coup de Clovis. Enfin vous avez déclaré que vous ne saviez rien de cette affaire et que votre petit-fils, Roger Perrin, pourrait bien être l'assassin des anglais.

Gaston Dominici : « Vous me dites tout ça, mais je ne me souviens de rien, je ne sais même pas si j'ai dit ce que vous dites….je vais vous dire une chose, je n'ai accusé ni Gustave ni Clovis, pour Roger Perrin j'ai eu un doute ; quant à moi, je n'ai rien vu, je n'ai rien entendu, je suis innocent. Quant à mes aveux, on me les a extorqués. »

On comprend les difficultés de Maître Pollak à défendre son client. Il se base essentiellement sur les incohérences de Dominici avec la réalité des faits.

19 novembre – France-Soir – 2° audience.
Audition des médecins légistes et psychiatres. Ont été entendus les docteurs Merlan, Nalin et Dragon. On retiendra la déposition du docteur Merlan sur la santé mentale de Dominici.

« C'est un homme vigoureux, à l'intégrité physique et morale. Jamais nous n'avons remarqué même ces traces de sensiblerie que l'on rencontre parfois chez les vieillards. Il a cependant des traces d'amnésie, mais elles portaient surtout sur la phase de reconstitution du crime. Dominici a été soumis à l'encéphalogramme. Il a le crâne d'un vieillard de son âge, ni plus, ni moins. C'est un homme qui a de remarquables réflexes défensifs. Sa tentative de suicide est une défaillance passagère. Il a un caractère autoritaire et porté à la gauloiserie.

En résumé il est saint d'esprit.

20 novembre – France-Soir – 3° audience
Le matin – auditions des témoins.
Monsieur Panayotou déclare qu'il avait entendu deux rafales alors que tous les autres témoins parlent de coups détachés. S'il dit vrai, Dominici n'est pas coupable. Mais l'audition se gâte lorsque le témoin déclare qu'il n'a pas entendu les chiens hurlant à mort, ce qui enlève beaucoup de crédibilité à son témoignage.

En revanche le témoignage du motocycliste Olivier est beaucoup plus crédible. Ce dernier témoignage est capital. Olivier confirme que Gustave Dominici l'avait arrêté alors qu'il se trouvait derrière l'Hillman alors que Gustave prétendait l'avoir rencontré à 30 mètres de celle-ci. Le témoignage de Faustin Roure confond Gustave Dominici.
Cette audience ne fait que confirmer que ce qui avait été dit lors de l'instruction – aucun fait nouveau.

21 novembre – la dépêche du midi – 4° audience
Il faut maintenant ingurgiter tous les mensonges de Roger Perrin, le petit-fils de Gaston Dominici.

Les interviews du président Bousquet avec Roger Perrin sont assez pathétiques.

Bousquet : Pourquoi avez-vous prétendu avoir vu Gustave la veille du crime ?
Perrin : j'ai menti, j'ai menti aussi quand j'ai dit être allé le matin du crime cherché à Peyruis du pain et du lait
Bousquet : Pourquoi avez-vous toujours menti ?
Perrin : Parce que ma tante Yvette m'a dit de ne jamais répéter ce que l'on avait raconté à la ferme. Bousquet : N'auriez vous pas passé la nuit du crime à la Grand-Terre ?
Perrin : Non
Bousquet : En êtes vous sûr ?
Perrin : Absolument sûr
Bousquet : Alors pourquoi avez-vous toujours délibérément menti
Perrin : je ne sais pas.

Les avocats et le Président lèvent les bras en signe d'impuissance.
Jugement de Dominici sur Roger Perrin : « C'est une roulure le Zézé »
Audition de Paul Maillet, cantonnier à la SNCF, ex-chef de cellule politique et de maquis, ex-ami de Dominici, ex- confident de Gustave.

Maillet raconte ; « Mon brigadier, le matin du 5 août, me dit : il y a de la bidoche sur la terre des Dominici – il y a eu un crime – Gustave m'a fait une confidence : j'ai vu le corps de la fillette à 5h du matin et je fus attiré par des râles, si tu avais entendu ces cris d'horreur, je ne savais plus où me mettre. M. le Président, si j'ai gardé ce secret si longtemps, c'est que je pensais que Gustave parlerait ».

Ce curieux témoin proteste à chaque instant de son amitié pour les Dominici et les accable de son mieux.
Intervention de Me Pollack, très remarquée : « Nous avons ici un témoin qui, interrogé à plusieurs reprises sur la foi du serment, a caché pendant plusieurs semaines sinon des mois, la vérité. Nous rencontrons dans cette salle diverses personnes qui, ont menti ou se sont tues : Panayotou, Roger Perrin et Paul Maillet. Or, la Cour ne réagit pas. C'est tout de même indécent de voir mentir des gens impunément. La passivité des magistrats m'étonne. Car on prend des libertés fantastiques avec la vérité ! Et, tout de même ce que savait Paul Maillet pouvait guider utilement la police ».

Audition du commissaire Constant : « Nous aurions pu arrêter Gustave, tellement ses déclarations sur la découverte du triple meurtre paraissaient bizarres. Tout était sujet à caution. En outre, j'ai acquis la conviction que Sir jack Drummond n'était jamais venu à Lurs pendant l'occupation, donc toutes les hypothèses secondaires tendant à expliquer le drame sont fausses. »

23 novembre – France-Soir – 5° audience
L'opinion s'égare un peu au cours de ces débats-fleuve qui se déroulent de 9h du matin à 7h du soir, comprenant trop de témoignages, des mensonges trop variés, des récits trop différents pour que l'on puisse garder des idées nettes.

Dans cette 5° audience, nous citerons les impressions de l'audience, par Armand Salacrou :

« Si j'étais juré, j'en aurai posé des questions ! Et nombreuses ! Car je ne sais plus du tout où j'en suis et je voudrais bien qu'on m'explique… Ainsi je croyais qu'un témoin qui inventait un faux alibi le jour du crime devenait suspect… Eh bien ! Non. Pourtant l'adjudant de gendarmerie nous a dit que Roger Perrin aurait pu passer la nuit non loin des malheureux anglais. Roger Perrin a menti pour nous le cacher. On lui demande pourquoi il a menti. Il ne sait pas. Alors parce qu'il ne sait pas pourquoi il a menti on le renvoie à sa place – qui ne sera pas le box des accusés puisqu'il est déjà occupé. Dans cette histoire atroce nous allons de surprise en surprise. Un nouveau témoin de l'accusation est là. Par le Président, par la défense et même par l'accusation. Il est salué comme un faux témoin. Alors pourquoi l'accusation l'a- t- elle convoqué ?...Si j'avais su, je ne serais jamais venu à Digne ! Tout ce que l'on peut voir, entendre, tout ce que l'on peut supposer pour expliquer ce crime sans mobile et pour donner un sens à ces silences qui, deux ans plus tard, se déchirent avec la violence d'un règlement de comptes, toutes ces choses ne sortent jamais de l'horrible. »

Les habitants de la Grand-Terre peuvent dire comment l'assassin a massacré la famille Drummond….mais ils n'ont livré qu'en partie leur secret.

23 novembre – L'Aurore – 5° audience.
C'est au tour du commissaire Sébeille à être entendu. Il jouit d'un préjugé très favorable. C'est le super flic pour ce genre d'affaire. Ce n'est pas pour rien qu'on l'a surnommé le Maigret Marseillais.

Résumons ce qu'à dit le commissaire Sébeille.

« La carabine Rock-Ola, l'arme du crime, découverte par Ranchin, a séjourné 11h dans l'eau- il a été impossible de la faire parler.

Quand j'ai présenté la carabine à Clovis, il est tombé à genoux en tremblant. Quand je lui demandé s'il connaissait la carabine il m'a répondu qu'il ne la connaissait pas – curieuse réaction.

J'ai envisagé tous les mobiles : crime politique, crime de rôdeur, crime passionnel, crime sadique ou bien crime crapuleux. Mais même si nous avions voulu quitter la Grand-Terre, l'attitude de ses habitants nous y aurait retenus. Leurs mensonges surtout.

Tous les témoins ont été très difficiles à interroger, aussi bien Gustave que Gaston ou Yvette. Lorsque Gaston parle des anglais il les appelle les « crevés ». Quand je lui ai parle du side-car, il s'est mis en colère - il m'a menacé de sa cane en la brandissant de la même manière que lorsqu'il avait pris sa carabine pour assommer Elisabeth lors de reconstitution. »

Puis il confirme l'aide que lui avait apporté Paul Maillet pour confondre Gustave :
« C'est ce dernier qui déplaça le corps de Lady Drummond sous prétexta qu'il voulait savoir si elle était bien morte - bien puérile explication.

Après son audition avec le juge Périès, très affaibli, Gustave a pleuré sur l'épaule de Sébeille et lui a déclaré : « c'est mon père qui a fait le coup ». Affirmation confirmée par Clovis. Gustave et Clovis ont montré à Sébeille où leur père cachait sa carabine. En s'adressant à Sébeille, Gaston lui dit : « je vais te faire plaisir, c'est moi qui ai tué les anglais, j'ai fait un péché d'amour » La reconstitution a été capitale pour convaincre Sébeille de la culpabilité de Domici. Lorsque ce dernier mima les coups de feu sur Lady Drummond, il se plaça exactement à l'endroit où l'on avait retrouvé les douilles. Dominici a montré l'endroit où il cachait la carabine, qui corroborait exactement avec les précisions de Gustave et Clovis. Dominici donna l'explication de la blessure à la main de Sir Jack Drummond, lorsque ce dernier tenta d'éloigner le canon de l'arme ».

Maître Pollak se déchaine. Il dit au commissaire Sébeille : « Que fait un enquêteur quand il reçoit d'un suspect des déclarations contraire à la vérité ? »
Commissaire Sébeille : Quand quelqu'un ment je n'ai pas à savoir pourquoi.
Maître Pollak : Vous lui montrez donc qu'il ment pour tenter d'obtenir la vérité ? Pourquoi n'avoir montré à Gaston Dominici que certains points de ses déclarations étaient contradictoires ?
Commissaire Sébeille : J'ai voulu garder à la déposition de Gaston Dominici son caractère authentique.

Le président : Si vous aviez fait le contraire, on vous l'aurez reproché.

Maître Pollak : Non ! Si en face des déclarations contraires à la vérité et aux constatations médicales indiscutables, il avait fait remarquer que pareilles déductions étaient contraires aux dossiers, jamais personne ne le lui aurait reproché et tout le monde l'aurait félicité.
Commissaire Sébeille :Je ne lui ai pas demandé d'explications parce qu'il se serait arrêté de parler.
Maître Pollak : Donc on voulait des aveux à tout prix, fussent-ils contraire à toute logique.

On constate ici la faiblesse du Président Bousquet.
Maître Pollak se demande quel a été le mobile de Gustave et Clovis pour accuser aussi ignoblement leur père ? On comprend mal que, lorsqu'un fils en arrive à accuser leur père, il ne dise pas tout.
Le commissaire Sébeille répond par cette phrase magnifique : « Parce que ce sont des gens comme ça »

23. novembre – L'Aurore – 6° Audience

 

CINQ TÉMOINS TERRIBLES


Il s'agit d'abord des trois agents de police de Digne qui étaient chargés de veiller sur celui que ses fils avaient accusés. Tous reçurent ou entendirent les confidences de Dominici et lorsqu'ils les répétent à la barre, les coups d'épée de la défense ne changent rien à la réalité des faits, et surtout de ces aveux écrasants.

Avec l'agent Guérino il commença à parler de ses bêtes et de ses petits- enfants puis il s'effondra en pleurant en répétant sa fameuse lamentation : « Cette petite ! Cette petite ! ». L'agent Guérino lui dit que c'était peut être un accident. Oui, répondit le vieux, c'est un accident. Les anglais m'ont pris pour un maraudeur, il y a eu une bagarre et je les tous tués.

Au commissaire Prudhomme, Dominici donne une autre version. Il avoue qu'il a dit cela, mais c'était un sacrifice qu'il faisait pour ses enfants.

A l'agent Joseph Rocca il déclare subitement que c'était Gustave qui avait fait le coup. Puis au commissaire Sébeille il renouvelle ses aveux.

Quant aux réponses de Dominici à toutes ces effrayantes dépositions, il n'a qu'une seule réponse : « je ne me souviens pas ».

Au cinquième témoin : « je ne peux me souvenir de rien de ce que vous dites ».

Puis vint la déposition d'Yvette Dominici, la menteuse n° 1:
« La nuit du 4 août, nous nous sommes couchés à 9h30, vers 11h un étranger est venu dans la cour et le chien a aboyé. Un peu plus tard j'ai vu par la fenêtre un homme une femme et un enfant qui riaient devant la maison et qui sont partis en side-car. »

Ces Dominici sont une bande de fous ; ils mélangent tout, confondent tout et ne savent plus où ils en sont. Par quelle aberration aller chercher comme meurtriers possible des Drummond, un homme, une femme et un enfant ?

Yvette, qui a des assassins de rechange, a encore entendu deux voitures dans la nuit au moment où les chiens hurlaient et après les coups de feu.

Yvette répète toujours cette phrase : « Gustave ne s'est levé qu'à 5h30 »

Le président : « Ce n'est pas sérieux tout cela, vous avez raconté au juge d'instruction que Gustave, vers 4h du matin, vous avait annoncé
qu'il venait de rencontrer dans la cour son père qui était comme un homme ivre et que la petite vivait encore. Tout cela est plein de mensonges ».

Enfin la déposition cruelle de Clovis : « Dès le matin du crime, Gustave m'a dit que la petite vivait encore vers 5h du matin. Deux heures après, le commissaire Sébeille m'a montré l'arme du crime, je l'ai reconnue tout de suite et l'émotion m'a fait fléchir, je suis tombé sur les genoux. A ce moment je n'avais plus de doute, l'affaire était dans la Grand-Terre. J'en avais parlé à Gustave, il m'a dit : « je suis au courant, c'est le père qui a tué les anglais. Je n'arrivais pas à le croire, je pensais plutôt que c'était Gustave ».

Mais de cela, Clovis n'en parla à personne.

En parlant de Clovis, son père lui aurait dit textuellement : « J'en ai fait sauter trois, j'en ferai bien en sauter un quatrième ». Il dit alors : « mon père m'a avoué que c'était bien lui, l'assassin des Drummond ».

23. novembre – L'Aurore – 7° Audience.
Le témoignage de Gustave est tout à fait étonnant. On croit rêver. C'est pourquoi il faut le reproduire in extenso et l'on comprendra que l'affaire de Lurs est une affaire unique.

Gustave commence son récit, c'est-à-dire l'affaire de Lurs vue par lui et par Yvette : « Il s'agit de la nuit du 4 août. J'ai vu les anglaises qui se déshabillaient au bord de la route – c'était plutôt gênant pour moi, alors j'ai tourné la tête – on s'est couché vers 10h – à 11h30, on a entendu un chien aboyer et plusieurs personnes qui étaient dans la cour – vers 1h du matin nous avons entendu 5 à 6 coups de feu et il nous a semblé entendre des cris puis nous nous sommes rendormis – Je me suis levé à cinq heure du matin et c'est en descendant vers la voie ferrée que j'ai découvert le corps de la petite – j'ai remarqué qu'elle avait un bras qui remuait encore – j'ai alerté un passant et les gendarmes sont venus vers huit heure – c'est tout ce que je sais. »

Le président : « Que s'est-il passé après ? »

« Le 12 novembre 1953 – plus d'un an après les faits – on m'a fait venir à Digne, les policiers m'ont dit : « la comédie a assez duré » et ils m'ont frappé – ils voulaient absolument me faire dire des mensonges et je les ai dit – mais aujourd'hui je vous dis toute la vérité, je vous dis que mon père est innocent.

Le président, rouge de colère : « Et vos confidences à Clovis, des mensonges aussi ? »
Gustave :« C'est Clovis qui m'a dit le premier : « c'est papa qui a tué les anglais ».

Le président : « Et vos aveux en pleurant au Commissaire Sébeille ? »

Gustave : « J'ai avoué parce que je savais mon père innocent – les policiers m'avaient dit qu'à son âge il ne risquait pas d'être exécuté comme un jeune.

Gustave a menti sur toute la ligne. Il serait vain d'énumérer tous les mensonges de Gustave. Les différents témoins, dont le juge Périès, confirment les mensonges de Gustave. Le pire a été lorsque Gustave parle de la petite : « j'ai dit qu'elle avait bougé le bras, je n'ai pas dit qu'elle était vivante ».

Le président : « Vous avez dit quelque chose d'ignoble : vous avez dit que, selon vous, c'étaient les Drummond qui avaient assassiné la petite Elisabeth. ! Voilà l'homme que vous êtes !

23. novembre – L'Aurore – 8° Audience
Ce procès devient terrifiant. Il va tout droit vers l'erreur judiciaire. Laquelle ? Celle-ci : il n'y aura qu'un seul condamné et il y a pourtant plusieurs coupables. La Cour n'y peut rien puisqu'elle n'a à connaître que d'un inculpé. C'est tout ce qu'une enquête de deux ans a pu lui mettre sous la dent.
Que Dominici soit l'auteur principal, il n'y a pas de doutes là-dessus, mais il n'en ait pas le seul auteur : il y a au moins un co-auteur et un nombre indéterminé de complices. Complicité du silence et du mensonge.

Un moment pathétique durant l'audience survient lorsque Gaston Dominici, le Président, les avocats de la défense supplient, une dernière fois Gustave de dire la vérité. Ce dernier répond sèchement : « Je ne sais rien ».

23. novembre – Le Figaro – 9° Audience
Rien à attendre des plaidoiries de la partie civile et du ministère public.

Maître Delorme s'est attaché à mesurer la valeur des aveux de Gaston Dominici. Il les trouve cohérents, réitérés, circonstanciés, probants. Il s'en tient aux aveux du patriarche pour confirmer sa culpabilité.

23. novembre – La dépêche du midi – 10° Audience.
Plaidoirie de l'avocat général Rozan :
« Mon intention est de vous prouver l'innocence de Roger Perrin et celle de Gustave Dominici, puis de détruire toutes les hypothèses successivement émises pour que vous n'ayez pas de doute sur le véritable coupable, le seul coupable.

La plaidoirie de l'avocat général a eu un grand impact tant sur les jurés, les journalistes et le public.

Au terme de son réquisitoire, l'avocat général précise :
« Je représente l'ordre social, la petite Elisabeth, cet enfant d'Angleterre venue mourir sur notre sol, m'appartient. Elle est notre petite-fille à tous. La petite Elisabeth Drummond qui a agonisé pendant des heures là-bas sur la falaise ! C'est en son nom que je parle, messieurs les jurés. Dès l'issue des débats, sept questions vous seront posées – je vous demande de répondre OUI aux sept questions.

Les sept questions :

  1. L'accusé Gaston Dominici est-il coupable d'avoir sur le territoire de Lurs (Basses-Alpes), le 5 août 1952, volontairement donné la mort à Sir Jack Drummond ?
  2. L'accusé Gaston Dominici est-il coupable d'avoir sur le territoire de Lurs (Basses-Alpes), le 5 août 1952, volontairement donné la mort à Lady Ann Drummond ?
  3. Cet homicide volontaire a-t-il, précédé, suivi ou accompagné celui commis sur la personne de Sir Jack Drummond
  4. L'accusé Gaston Dominici est-il coupable d'avoir sur le territoire de Lurs (Basses-Alpes), le 5 août 1952, volontairement donné la mort à Elisabeth Drummond ?
  5. L'accusé a-t-il agit avec préméditation ?
  6. Cet homicide volontaire sur la personne d'Elisabeth Drummond a-t-il, précédé, suivi ou accompagné celui commis sur la personne de sir Jack Drummond ?
  7. Cet homicide volontaire a-t-il, précédé, suivi ou accompagné celui commis sur la personne de Lady Ann Drummond ?

Plaidoirie de Maître Pollak qui dura près de quatre heures- en conclusion :

« Nous avons la certitude que tous les hommes et femmes du clan Dominici ont menti. C'est à la Grand-Terre que se trouve la vérité. Alors allez- vous vous contenter de cette victime expiatoire ? Alors qu'il y a d'autres présumés coupables comme Roger Perrin ou Gustave Dominici – Vous allez répandre le sang de ce juste ? Pas de lâcheté ! Ne comptez que sur vous-même ! Il n'y a pas de disposition légale qui puisse sauver un vieillard de l'échafaud. Prenez garde aux erreurs judiciaires ! Dans ce dossier il n'y a pas de preuves matérielles, vous avez deux fils qui veulent assassiner leur père ! Messieurs les jurés, vous ne serez pas leurs complices ! »

La plaidoirie de Me Charles Alfred peut se résumer ainsi :

« L'affaire de Lurs est une énigme. Personne ne sait – personne ne saura sans doute jamais qui est le criminel – il ne faut donc pas examiner cette affaire avec facilité. »

Me Alfred, si sobre, si net, si précis démontre qu'aucune preuve manifeste a été avancée ni par la partie civile ni par l'accusation. Quant au dossier il ne comporte aucun élément matériel décisif.

Le président Bousquet : « Je déclare que les débats sont clos ».

A 14h30, ce dimanche 28 novembre 1954, les jurés rejoignent la salle d'audience.

Gaston Dominici rejoint son box. Face à lui le jury qui vient de décider de son sort.

La réponse des jurés aux sept questions posées a été OUI à la majorité, sans circonstances atténuantes.

Gaston Dominici est condamné à mort. Tout condamné à mort aura la tête tranchée.

Le procès Dominici, c'est le procès du système judiciaire français. C'est l'illustration de l'insuffisance des jeunes juges d'instruction peu préparés aux affaires criminelles, de l'ingérence du parquet dans les instructions de la trop grande foi des policiers dans leur « pifomètre » et de la fuite des responsabilités.
Le célèbre journaliste Merry Bromberger n'hésite pas à écrire : « Treize fois, au cours des débats, la vérité fut sur le point d'éclater. Chaque fois on la laissa s'éteindre sur les lèvres du vieillard, et on la rentra dans la gorge de ses enfants prêts à crier. Un grand président d'assises eût aussi fait éclater la vérité. Il eût fermé le dossier qu'il connaissait par cœur et eût refait à l'audience une instruction pourrie de lacunes – il eût fait parler les Dominici au lieu de les faire taire. Il eût trouvé les mots qu'il fallait pour amener accusés et témoins à parler. Le président avait analysé les aveux du patriarche, neuf fois répétés, avec des variantes parfois délirantes. La reconstitution à laquelle s'est prêté le vieillard nous laisse pantois tellement d'éléments important ont été négligés. »

Il est certain que le procès n'a pas apporté d'éléments nouveaux par rapport à une instruction qui a duré deux ans et que le juge Bousquet n'avait pas été partial.

Les seuls aveux, rétractés, de Gaston Dominici, ainsi que les accusations également rétractées de Gustave ne suffisaient pas pour justifier d'une condamnation à mort.

Dès la fin de l'audience, Gaston Dominici a révélé à l'un de ses avocats, maître Charles Alfred, qu'il n'avait pas tout dit et qu'il ne voulait pas payer pour un autre.

Gaston Dominici révèle avoir surpris une conversation entre Gustave et Yvette dans les jours qui ont suivi le drame : Roger Perrin aurait aidé Gustave à transporter Elisabeth.

Ceci semble très grave et en contradiction avec le fait que Dominici en s'accusant voulait sauver sa famille

Les avocats de Dominici transmettent cette information au Garde des Sceaux, Guérin de Beaumont.

Le 13 décembre 1954, le procureur général Orsatelli dépêche son substitut, Joseph Oddou, aux Baumettes pour demander à Gaston Dominici de confirmer les informations qu'il a donné à ses avocats.
Le 15 décembre 1954 Guérin de Beaumont prescrit un ordre au procureur général d'Aix-en-Provence, Orsatelli, pour diligenter une mission d'information qui est alors confiée à deux commissaire parisiens, le commissaire divisionnaire Chenevier et le commissaire principal Gillard, en vue de vérifier les déclarations de Gaston sur la conversation surprise entre Gustave et Yvette.

Le 20 décembre, les deux commissaires se rendent aux Baumettes. pour entendre Gaston Dominici. Malheureusement, ses déclarations comportent de nombreuses variantes. Gaston livre aux commissaires une terrible information : il dit que de toute la famille, seul Roger Perrin porte des semelles de crêpe alors que lui ne portait que des brodequins cloutés.

Le juge Périès est remplacé par le juge Pierre Carrias qui, selon le vœu du Garde des Sceaux, délivrera aux commissaires Chenevier et Gillard des commissions rogatoires.

Malgré la recommandation du Garde des Sceaux les relations entre le juge Carrias et le commissaire Chenevier n'étaient pas bonnes. Le juge Carrias faisait de son côté des enquêtes – ce qui ne facilitait la tâche des deux commissaires.

Cependant les commissaires Chenevier et Gillard livrent leurs premières conclusions à Guérin de Beaumont, :
« il est indéniable que les meurtres ont été commis, non pas par une personne, mais au moins par deux personnes- ceci sans dégager la responsabilité de Gaston Dominici. Ses aveux enregistrés le 15 novembre 1953 par le magistrat instructeur, après avoir été rétractés, n'étaient pas, pour nous, convaincants, pas plus que ne l'était le mobile sexuel suggéré pour expliquer le crime. »

Les deux commissaires, ainsi que les deux avocats, attachent beaucoup d'importance au rapport du commissaire Constant qui, beaucoup plus que Sébeille, a approché de très près la vérité.

Voilà ce que dit le commissaire Constant : Elisabeth a été massacré à coups de crosse à l'emplacement où elle a été découverte – preuve le morceau de crosse qui a été trouvé sous sa tête. Le corps n'a pas été déplacé après le meurtre. Elle ne s'est pas enfui, elle y a été transportée. Preuve formelle : sa plante des pieds n'était pas abimée, ce qui aurait été impossible après avoir couru pendant 70 mètres. Elle aurait pu être portée par le meurtrier en l'étouffant, il l'aurait jeté près de la Durance et là, il l'aurait jetée sur le sol pour l'achever.
Le commissaire Chenevier se pose la question : « Pourquoi, pendant le procès de Digne, on n'a pas évoqué le rapport du commissaire Constant ? »
Ce qui est troublant, c'est la déclaration de Gaston Dominici qui affirme que c'est Roger Perrin qui aurait transporté la petite vers la Durance. L'affaire piétine – on est déjà au mois de juillet – le juge Carrias, le bâtonnier Batigne, les indiscrétions des journalistes ne facilitent pas l'avancement de l'enquête.

Une remarque importante du commissaire Chenevier : Gustave et Clovis, bien qu'en accusant leur père, ne voulaient pas reconnaître la carabine puis Clovis, après avoir menti, l'a située dans le hangar. Il se trouve ensuite en présence de son frère, sans la présence du juge, et Gustave a dit comme Clovis quelques heures plus tard.

Tout le monde avait menti lors de l'interrogatoire du 13 novembre 1953. Les aveux de Gaston sont invraisemblables dès l'instant où il ne reconnaît pas l'arme du crime.

A l'époque, le commissaire Sébeille en tire la conclusion que les deux frères savaient parfaitement où se trouvait la carabine – ce qui était évidemment faux.

Le commissaire Chenevier passe au crible les déclarations de tous les témoins et trouve partout des failles qui n'avaient pas été exploitées durant le procès.

L'appareil de photo que possédait Sir Jack n'a pas été retrouvé. L'assassin l'a certainement fait disparaître, estimant qu'il pouvait y avoir des photos compromettantes. De même, le pantalon séchant dans la cour de la Grand-Terre, a qui appartenait-il ? Cette découverte aurait pu avoir des effets très positifs : il aurait pu être taché de sang. le commissaire Chenevier a attaché une très grande importance à ce pantalon, mais rien n'a été signalé pendant le procès, et ainsi de suite.

Nous n'allons pas énumérer toutes les anomalies découvertes par le commissaire Chenevier, mais il est maintenant prouvé que des informations importantes ont été négligées pendant le procès.

Les propos de Roger Perrin auraient beaucoup d'importance si ceux-ci étaient crédibles, à savoir que Gustave s'était levé à 3h45 pour aller voir l'éboulement et confirme le départ de Gaston vers 3h30 pour aller garder ses chèvres. Cela montrait d'une façon flagrante que Gustave et Gaston mentaient. Pourquoi ? A moins qu'ils aient quelque chose d'important à cacher !

En ce qui concerne Roger Perrin, le commissaire Chenevier pense que ce dernier avait été le témoin visuel et peut être plus ou moins complaisant. Au moment des faits il n'avait que seize ans et l'on voit mal qu'il ait pu être confident de son oncle ou de sa tante sur des faits que ceux-ci voulaient garder secrets. Lorsqu'il donne l'heure de lever de son oncle et de la visite des anglais à la ferme, on peut supposer que ces jours là, il était présent à la Grand-Terre.

L'attitude de Roger Perrin au cours des confrontations avec Gustave, Yvette et Gaston, incite à penser qu'il connaît le rôle de chacun dans cette affaire.

Le 10 février 1956, les deux commissaires se déplacent à la prison de Nîmes pour entendre le détenu Jean-Baptiste Boss. Celui-ci fait savoir que, détenu à la prison Saint Charles de Digne en même temps que Gustave, il a surpris sous la fenêtre du parloir les conversations d'Yvette et de son mari. Il leur rapporte que ces conversations mettent directement en cause Gustave dans l'assassinat de la famille Drummond.

Finalement, cette enquête a duré du 15 décembre 1954 au 13 novembre 1956.

Voici les conclusions du commissaire Chenevier :

« Mais si notre enquête tendant à des faits de complicité n'a pas fait ressortir, plus que les premières investigations, la preuve indiscutable de la culpabilité de Gaston Dominici, nous sommes quand même persuadé de sa responsabilité au moins partielle dans cette affaire en lui attribuant seulement du meurtre de l'enfant.

Nous considérons que les preuves matérielles du meurtre de la fillette ont existé. Il s'agit du pantalon fraichement lavé, remarqué par l'inspecteur Girolani, et pour lequel la famille Dominici a adopté une attitude inconcevable. Il est impensable qu'un indice aussi n'ait pas été exploité pendant le procès.

Par ailleurs, notre conviction découle :

  1. du refus, par Gaston Dominici, de reconstituer le meurtre d'Elisabeth, qu'il avait cependant reconnu, et que nous attribuons à sa répugnance à refaire des gestes aussi horribles.
  2. de cette dualité entre Gustave et Gaston – Dominici s'est montré beaucoup moins violent envers Gustave qu'avec Clovis, bien que ce soit Gustave qui, le premier, l'a dénoncé. On sent le vieillard qui a envie de dire quelque chose d'important à ce moment là, mais il cède devant les pleurs et les supplications de Gustave, invoquant ses enfants. Enfin, il est sans aucune réaction devant Roger Perrin, pourtant insolent et très sûr de lui lorsqu'il défie son grand-père de l'accuser.
  3. des colères auxquelles il se laisse aller dès que la question du pantalon est évoquée en sa présence ;
  4. du maintien des accusations de Clovis qui ne ment que lorsque ses propos ou ses accusations pourraient compromettre Gustave.
  5. de ses déclarations du 20 décembre 1954, ou plus exactement de la façon dont il s'est tu après avoir dit que Gustave et Roger étaient allés du côté du ravin en portant la fillette alors qu'il ne fut pas gêné lorsqu'il a été question du « complot » monté par Gustave et Clovis.

A notre avis, sa réticence à admettre sa présence au moment du meurtre de l'enfant est plus importante que la déclaration qu'il nous a faite, le 20 décembre 1954, de ce qu'il aurait vu et qui peut être ne serait pas conforme avec la vérité. »

Le 26 octobre 1955, le juge Carrias déclarait : « ce Gustave…j'aurais voulu le tenir dans mon cabinet- inculpé de n'importe quoi….Mais le tenir à ma disposition, afin de l'interroger non plus comme un témoin mais, comme un détenu. »

Le commissaire Chenevier : « le juge Carrias qui, au mois d'août, lorsqu'il en avait la possibilité, renonça à inculper Gustave Dominici d'outrages à magistrat, va-t-il clore l'instruction par un non lieu ? Ce serait le triomphe des menteurs et des faux témoins. »

Et pourtant c'est ce qui devait arriver. Le 13 novembre 1956, le juge Carrias rend une ordonnance de non- lieu devant l'absence d'éléments nouveaux mis au jour par la contre-enquête. Cette ordonnance clôturela deuxième instruction et metdéfinitivement fin à l'action judiciaire relative au triple crime de Lurs.

Dans un ouvrage collectif « Pourquoi je le crois coupable », publié en 1997 aux éditions de Provence, le juge Pierre Carrias essaye, d'une manière pas très convaincante, de justifier sa prise de position.

Il commence, pour se dédouaner, de faire un cours très intéressant sur « l'intime conviction » se basant sur l'article 342, d'ailleurs fort bien rédigé, du code d'instruction criminelle – une page entière.

Il se base également sur le pantalon qui séchait – pièce certainement très intéressante mais que, malheureusement, on n'a pas pu exploiter.
Il n'avalise pas la version de Gaston lorsqu'il prétendait avoir vu Gustave et Roger Perrin transportant le corps d'Elisabeth.

Il attache beaucoup d'importance au fait que, sans que l'on lui demande, Gaston Dominici avoue son crime au gardien de la paix Victor Guérino.

Il pense que l'échec de cette deuxième instruction joue contre Gaston Dominici.

Il exclue la complicité la complicité de Roger Perrin et de Gustave.

Il avait l'intime conviction que Gaston Dominici était coupable mais il n'était pas sûr qu'il ait été le seul coupable mais c'était, pour lui, évident que c'était quelqu'un de la Grand-Terre.

Alors qui ? Aucune autre personne en dehors de Gustave et Roger Perrin n'avaient été sérieusement suspectés.

Le rapport des commissaires Chenevier et Gillard ne permettait pas aucune avancée judiciaire.

Dans Libération, Jean-Pierre Norbert confirme le sentiment du commissaire Chenevier : « L'échec des policiers dans l'affaire Dominici est la victoire du mensonge »

A l'issue de la contre-enquête, le commissaire Sébeille connaît le désaveu avant d'être déclassé, le 22 décembre 1959, comme commissaire de la sécurité publique au commissariat de quartier de la Belle de Mai à Marseille. Il n'obtiendra jamais la promotion au grade de commissaire principal ni la Légion d'honneur, promises fin août 1952.

En 1957, le président Coty commue la peine et, pour le 14 juillet 1960, le général de Gaulle gracie et libère Gaston Dominici.

Assigné à résidence à Monfort après son élargissement, Gaston Dominici décède le 4 avril 1965 à l'hospice de Digne-les-bains, sans que soit établi son degré d'implication dans le triple meurtre de la famille Drummond. Selon la tradition locale, le père Ferdinand Bos reçut la confession du vieillard mais ne la trahit jamais.

Quarante ans après les faits un journaliste, William Reymond a écrit en 1997 un livre intitulé « Dominici non coupable – les assassins retrouvés », publié chez Flammarion. Est-ce que ce livre va relancer l'affaire. En tous cas, il en prend le chemin, puisqu'il vient de publier chez Flammarion avec Alain Dominici, le petit-fils de Gaston qui avait dix mois au moment des faits, « Lettre ouverte pour la révision ».
Afin de ne pas déformer les intentions de l'auteur, nous reproduisons une interview que William Reymond a accordée au magazine « Historia » en mars 1997.

« William Reymond attache beaucoup d'importance à la personnalité de Sir Jack Drummond. Ce dernier aurait appartenu en fait à l'Intelligence Service depuis 1914 et participe, après 1940, à l'effort anglais sur la guerre chimique. Après la guerre les américains mettent sur pied le programme « Paper-clip » dans le but de récupérer avant les russes les travaux effectués par les savants nazis. Drummond devient alors une sorte de chasseur de têtes. La guerre froide aidant, ce programme rebaptisé « projet 63 » connaît un regain d'activité et se traduit par la récupération massive de savants allemands et autrichiens.

Les soviétiques organisent rapidement une réponse au projet 63 qui aboutit à l'enlèvement et très souvent à l'assassinat de savants qui en sont proches.

C'est dans ce cadre que Drummond, sa femme et Elisabeth sont assassinés.

En 1947 Jack Drummond s'est mis au service des laboratoires Boots, spécialisés notamment. dans la cosmétologie. Or la seule chose qui peut attirer Drummond à Lurs est l'usine de Saint Auban, toute proche du lieu du crime, et qui précisément à cette époque, est pionnière en cosmétologie. La raison de sa présence à Lurs est donc l'espionnage industriel, mais pour des renseignements minimes qui lui seront communiqués par un contact.

Ce contact a eu lieu avec cette seconde voiture immatriculée en Grande-Bretagne. Cette voiture a été vue par des touristes belges et par un gendarme à Domrémy où les Drummond se sont arrêtés. Ce sont eux qui sont censés être le contact dans l'affaire de l'espionnage de l'usine de Saint-Auban. En réalité, ils sont chargés de fixer les Drummond dans un endroit à la fois isolé et suffisamment identifiable.
Le matin du 4 août 1952, un commando de quatre hommes basés dans le sud de l'Allemagne reçoit le feu vert pour se trouver à 1 heure du matin à Lurs et y liquider Drummond.

William Reymond explique pourquoi cette piste évoquée à l'époque a été abandonnée : dès le 9 août 1952, l'un des hommes du commando Wilhelm Bartkowski, est arrêté en Allemagne pour cambriolage.

Interrogé par la police, il avoue bientôt quatre-vingt crimes et délits, tous vérifiés, mais refuse de s'expliquer sur deux dates. En octobre il avoue le meurtre des Drummond avec un luxe de détails troublants.

La procédure suit son cours et le dossier finit par arriver sur le bureau du ministre français de l'Intérieur. lequel envoie le commissaire Gillard interroger Bartkowski. Les conclusions de Gillard sont sans ambiguïté : les aveux de Bartkowski sont plus que crédibles.

Le ministre n'a pas donné de suite à cette piste tout simplement par le contexte d'une époque où le PCF est tout puissant. Il y a l'affaire des « pigeons voyageurs » de Duclos, la guerre froide est à son paroxysme et avouer que nos frontières sont des passoires, que nos douaniers sont corrompus, tout cela est politiquement impossible. Mieux valait laisser accuser le paysan du coin. »

Il n'est pas question ici de polémiquer sur le livre de William Reymond.

Nous laissons ce soin à ceux qui ont touché de près l'affaire Dominici.

Le juge Pierre Carrias s'exprime dans l'ouvrage précité :
« C'est le commissaire Gillard qui a été chargé d'interroger Bartkowski. Sa conclusion telle qu'il l'a donné à William Reymond est formelle : Bartkowski est un mystificateur, sa déclaration avait pour but de lui faire gagner du temps et changer de prison »

Juste avant de décéder, Jean Favard, ancien conseiller technique chargé de l'administration pénitentiaire auprès de Robert Badinter, Garde des Sceaux, avait publié un livre intitulé « Quelques affaires retentissantes », publié en 2011 aux éditions Riveneuve.

Concernant l'affaire Dominici il est largement prolixe sur le livre de William Reymond. Il s'exprime ainsi :

« Ainsi évoquait-on un rapport venu d'Allemagne que le quartier des forces américaines à Orléans aurait adressé à la sûreté nationale le 16 juin 1965 où les trois complices de Bartkowski auraient raconté en détail le déroulement du meurtre de la famille Drummond. On aurait aimé, effectivement voir ce rapport qui cette fois aurait apporté du nouveau. Malheureusement il s'avérait introuvable.

De même prétendait-on qu'aurait mystérieusement disparu des archives anglaises un rapport Burton ou Bartkowski confessait le meurtre d'Elisabeth Drummond. Ce rapport aurait été attaché à l'origine à un mémorandum du 8 octobre 1953 « classé Priority Secret au Foreign Office à Londres ».

Et les auteurs de ces « nouveautés » en déduisaient en toute hâte, que Bartkowski « a donc admis avoir fracassé le crâne d'Elisabeth à coups de crosse. Et s'il remarque, tout en conduisant, que si la carabine n'est pas de retour dans la voiture, c'est parce c'est lui qui a brisé la crosse de l'arme avant de s'en débarrasser dans la Durance ».

Et voilà comment l'affaire se trouvait prétendument éclaircie et les Dominici enfin innocentés ! Avec passage à la trappe, sans explications, des déclarations de Bartkowski du 12 novembre 1952 où il racontait une toute autre histoire démentie dès le 18 décembre suivant ».

En date du 12 mai 1997, la commission de révision a rendu sa décision sur le rapport de Monsieur le conseiller Favard, les observations écrites de Maître Collard, avocat, et celles de Monsieur l'Avocat général Dintihac :

« Statuant sur la demande présentée par Alain Dominici au nom de son grand-père, déclare irrecevable la demande en révision. »

Nous ne pouvons que nous incliner devant le courage et la persévérance d'Alain Dominici à vouloir innocenter son grand père malgré l'impossible vérité.

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